Victor Hugo
A propos d’Horace
Les Contemplations
v.161 J’étais
alors en proie à la mathématique.
Temps
sombre ! enfant ému du frisson poétique,
Pauvre
oiseau qui heurtais du crâne mes barreaux,
On me
livrait tout vif aux chiffres, noirs bourreaux ;
v.165 On
me faisait de force ingurgiter l’algèbre ;
On me liait
au fond d’un Boisbertrand(*) funèbre ;
On me
tordait, depuis les ailes jusqu’au bec,
Sur
l’affreux chevalet des X et des Y ;
Hélas, on me
fourrait sous les os maxillaires
v.170 Le
théorème orné de tous ses corollaires ;
Et je me
débattais, lugubre patient(*)
Du diviseur
prêtant main-forte au quotient.
De là mes
cris.
Un
jour, quand l’homme sera sage,
Lorsqu’on
instruira plus les oiseaux par la cage,
Quand les
sociétés difformes sentiront
v.175 Dans
l’enfant mieux compris se redresser leur front,
Que, des
libres essors ayant sondé les règles,
On connaîtra
la loi de la croissance des aigles,
Et que le
plein midi rayonnera pour tous,
Savoir étant
sublime, apprendre sera doux.
v.180 Alors,
tout en laissant au sommet des études
Les grands
livres latins et grecs, ces solitudes
Où l’éclair
gronde, où luit la mer, où l’astre rit,
Et
qu’emplissent les vents immenses de l’esprit,
C’est en les
pénétrant d’explication tendre,
v.185 En
les faisant aimer, qu’on les fera comprendre.
Homère
emportera dans son vaste reflux
L’écolier
ébloui ; l’enfant ne sera plus
Une bête de
somme attelée à Virgile ;
Et l’on ne
verra plus ce vif esprit agile
v.190 Devenir,
sous le fouet d’un cuistre ou d’un abbé,
Le lourd
cheval poussif du pensum(*) embourbé.
Chaque
village aura, dans un temple rustique,
Dans la
lumière, au lieu du magister antique,
Trop noir
pour que jamais le jour y pénétrât,
v.195 L’instituteur
lucide et grave, magistrat
Du progrès,
médecin de l’ignorance, et prêtre
De
l’idée ; et dans l’ombre on verra disparaître
L’éternel
écolier et l’éternel pédant.
L’aube vient
en chantant, et non pas en grondant.
v.200 Nos
fils riront de nous dans cette blanche sphère ;
Ils se
demanderont ce que nous pouvions bien faire
Enseigner au
moineau par le hibou hagard.
Alors, le
jeune esprit et le jeune regard
Se lèveront
avec une clarté sereine
v.205 Vers
la science auguste, aimable et souveraine.
(*)
Boisbertrand : auteur d’un manuel
d’algèbre
Patient : au sens fort de victime des bourreaux
Pensum : travail ennuyeux et pénible
J’ai tiré ce texte d’un bac blanc de
Français. Par conséquent il me manque le début (jusqu’au vers 160). Si
quelqu’un les possède… ^^
Autre poème de Victor Hugo : Demain, dès l’aube